Un film c’est parfois comme une grosse poutine avec des saucisses en tranche, de la mayonnaise et du vinaigre sur le dessus; il faut s’arrêter un peu pour digérer le morceau quand il passe mal. Polytechnique reste de travers, des semaines après le visionnement, au point où je me suis permis cette analogie glissante, question de me débarrasser de la tumeur, en lui jasant un brin, pour voir. Rien de ragoûtant pour un film propre propre dans son traitement, comestible en surface, respectueux de tous et chacun afin de regarder de loin et de près la tragédie du 6 décembre 1989, qui se solda par la mort de quatorze femmes, parce qu’un tireur fou les considérait comme la source de tous ses maux. Dans les profondeurs par contre, la tempête, celle qui souffle sur l’École Polytechnique, les paroles et les mots qui font défaut. Ne restent que ceux de Marc Lépine, de sa lettre de suicide gorgée de haine et d’érudition rationnelle à la mords-moi-le nœud.
Le mutisme, c’est aussi celui de Denis Villeneuve, qui n’avait pas réalisé de longs métrages depuis Maelström en 2000. Plus mature, plus posé, Villeneuve prend une heure et quart pour habiller les vingt minutes du massacre, en coupant tout ce qui dépasse. Une journée comme les autres qui commence pour Valérie (Karine Vanasse) et Jean-François (Sébastien Huberdeau), deux étudiants à l’École Polytechnique, collègues dans la classe où Lépine fit irruption aux alentours de dix-sept heures, pour séparer les hommes des femmes, expulser les premiers, et puis tirer à bout portant sur les dernières. S’en suit une errance dans les couloirs de l’école, des coups de feu aléatoires, avant que Lépine retourne son arme contre lui pour mettre fin à ses tristes jours. Valérie survit et tente de recoller les morceaux. Jean-François n’en reviendra pas de la demi-seconde où il aurait pu tenter un geste contre Lépine, n’importe quoi pour modifier le destin de quatorze femmes.
Questionnés au moment de la sortie du film en salles en février dernier, nombreux furent ceux directement concernés par la tragédie qui répondirent aux questions des journalistes par : nous ne parlerons pas du film, nous ne sommes pas critiques de cinéma. Eh bien le critique, s’il ne peut couper dans le gras qu’a laissé le cinéaste dans sa foulée créative, il se trouve coincé. Parce qu’il veut dire plus que les banalités d’usage, c’est-à-dire que le sujet est épineux, que la réalisation est sobre, que la photographie est belle, que les acteurs sont bons. Incritiquable peut-être, sauf cet épilogue du film en compagnie du personnage de Valérie, survivante. Nous savons tous, en tant que peuple, que les plaies ne se cicatriseront jamais. Le malaise est ancré dans notre inconscient collectif et ce n’est pas en le recrachant comme une boule de poils que Villeneuve nous convaincra de notre propension à regarder vers l’avant, surtout s’il tente de nous l’illustrer en nous demandant de s’identifier à mademoiselle Vanasse. Ça s’appelle colmater, cautionner éthiquement un film afin de s’assurer que personne ne se méprendra des intentions derrières. C’est poli, comme Spielberg peut être poli lorsqu’il touche à l’Histoire, et un peu trop piétonnier comme façon d’enjamber ses fantômes. La vie continue faut croire.
Huberdeau et Maxim Gaudette (dans le rôle de Lépine) sont des grands acteurs qui attendaient un cinéaste de la trempe de Villeneuve pour nous montrer l’étendue de leur talent. Vanasse sera toujours Vanasse, même si elle est convaincante ici. Si le film de Villeneuve est serré, c’est qu’il a aussi le mérite d’être attentif, simple, mais d’une simplicité qui découle d’un travail de vrai cinéaste, qui se questionne sans arrêt sur comment mieux rendre la scène. La recréation de l’époque est à peine ressentie, puisque pas vraiment nécessaire, les fantaisies de caméra au minimum, la musique respectueuse de ce qui se trame à l’écran. L’objet est livré, à prendre de n’importe quel côté, une décharge temporelle comme une parenthèse qui a de la difficulté à se fermer. À portée de compréhension mais suspendu, presque complet, presque, si seulement Villeneuve c’était abstenu de quelques images symboliques foireuses. Lorsque le sang de Lépine rejoint celui d’une de ses victimes, par exemple, pacte complété dans la mort, réunion esthétique plus que révélatrice. Lorsque l’image veut trop en dire.
Deux textes qui pourraient t’intéresser:
http://www.horschamp.qc.ca/MORTES-TOUS-LES-APRES-MIDIS.html
http://www.quebecoislibre.org/09/090215-12.htm
Merci beaucoup pour les liens. Le texte d’Habib est excellent, comme à l’habitude.
Merde je devrais écrire des textes plus longs, ça serait plus convaincant, plus coup de poing. En attendant d’avoir son érudition!
André Habib est en furie contre ce film. Pour revenir aussi souvent sur l’utilisation du noir et blanc, il doit être pissed rare.
Je trouve le texte d’André Habib quelque peu boiteux. Là où il reprend les mots de Villeneuve qui explique son intention de faire de Polytechnique un film artistique, il semble lui-même se poignarder en plein dos.
À partir de ce moment, comment peut-il critiquer pertinemment Polytechnique de la même façon qu’il évalue avec autant d’amour Elephant de Van Sant? Sachant que Villeneuve se défend d’avoir voulu pondre un film Artsy (qu’on aime ou non), il devient vraiment difficile d’expliquer avec autant de mots – et de force – qu’une cuillière est moins fonctionnelle qu’une fourchette lorsque vient le temps de manger un steak.
Beaucoup de ses arguments s’appuient sur de la théorie technique établie aux fils des ans comme standard fonctionnel et convoité par l’élite qu’utilisaient et/ou utilisent encore nos Hitchcock, Sirk, Coppola, Scorsese et autres.
Je trouvais vraiment intéressant sa thèse jusqu’au moment où je suis tombé sur cette portion. Dommage! Il s’est lui-même enfargé dans ses propres jambes durant ce triathlon.
Jason
Ta critique est molle… incroyablement molle, et pourtant ce n’est pas tellement étonnant. Le texte d’Habib s’échine sur tous les détails cinématographiques possibles, les détruisant les uns après les autres, mais au moins, c’est clair, il n’a pas aimé le film et toute son argumentation (références incluses) va dans ce sens. Il n’aborde cependant que très peu le problème que je trouve majeur dans le cadre de la réception du film ( toi tu n’en souffles pas mot).
Comme je te l’avais dit après avoir vu le film, Polytechnique, c’est un film québécois, et pas forcément dans le bon sens du terme. C’est poli, propre, respectueux, beau et froid. Rien de bouleversant contrairement à la tragédie réelle et c’est tout à fait déplorable. Au lieu de voir le drame de Polytechnique comme une autre belle analogie du dysfonctionnement caractéristique de société québécoise, on se délecte des erreurs d’un cinéaste maladroit, sans même voir qu’une seule scène est importante dans le film et qu’elle est réussie. Je parle ici de la scène du suicide de l’étudiant joué par Sébastien Huberdeau, qui, avec le recul, est incroyable. D’abord le parcours jusqu’à chez lui, en bordure de l’eau gelée, probablement le fleuve (on peut pas faire mieux comme métaphore de la stagnation québécoise) les adieux un peu froids à sa mère, un regard un perdu sur la nature gelée (immobile comme lui), le suicide vu de loin dans la neige, sans un son. Le Québec c’est ça. Un peuple qui regrette d’avoir laissé passé sa chance et qui se regarde mourir de loin. Un peuple passé à quelque seconde près de se sauver, qui s’en remet pas. Villeneuve ne le sait probablement pas, mais son film vaut la peine uniquement pour ça. La fin est horrible, je suis bien d’accord, elle gâche tout, et le reste du film est souvent trop propre, mais la critique passe au travers, parce qu’il aurait surtout pas fallu que des québécois se mettent à analyser le dilemme interne de leur société. Une société ça se suicide poliment, sans dire quoique ce soit.
Ta critique passe à côté de ça, survolant à peine les choses qui me semblent fondamentales. Ce n’est pas mauvais, c’est juste hors sujet. Quand on sait écrire comme c’est ton cas, il faut s’en servir, et tu pourras t’échiner toujours plus sur les défauts techniques d’un film, si tu ne peux pas regarder objectivement le problème sociologique du cinéma québécois, ça passera toujours à côté. L’art pour l’art, non merci, et je mets la critique dans le lot. L’art c’est politique, c’est l’expression d’une société, alors on pourrait peut-être arrêter de se mettre du tape sur la gueule pour une fois.
Désolée pour la montée de lait, mais bon, je pense que tu peux faire mieux que ce survol sinueux, dans lequel on ne sait même pas au bout du compte si le film en vaut la peine ou non. Tu maîtrises admirablement bien tes idées et tes mots en général, je regrette simplement que tu ne te sois pas mouillé cette fois-ci, un peu plus haut que la ceinture.
Quant à Tommy pour tes commentaires :
Quand on ne sait pas faire d’analogies, on s’abstient généralement, sinon ça empire le tout. Dans ces cas-là, il vaut mieux se contenter du fameux «sujet-verbe-complément» pour faire passer son idée. Tes deux commentaires à la critique de Jason sont tout simplement incompréhensibles et sensiblement plus «boiteux» que la critique d’Habib. Alors si tu veux pas te poignarder toi-même dans le dos ou confondre ta fourchette avec une cuillère et te la mettre dans l’œil (si tu t’es pas enfargé dans tes jambes avant tant qu’on y est) un peu de modestie ça ferait pas de mal. Il y a des moyens plus simples et moins méprisants de se faire comprendre surtout lorsqu’on exprime une opinion sur un texte comme celui d’Habib, admirablement bien construit quant à lui.
Ça parraît Lucie que tu ne sais pas comment je suis et comme je dis les choses dans la vie.
Je sais –> très bien pas son travail <–, c'est-à-dire, de rédiger une réflexion plus approfondie et plus complète sur un sujet dédiée à un lecteur plus général, ce qui diffère largement de mon but.
Au lieu de critiquer mon commentaire d'une façon agressive et unidirectionnelle, demande-moi plutôt d'élaborer sur mon idée. Tu n'as aucune conscience de mes connaissances sur le cinéma et tu n'es aucunement au même niveau que moi sur le sujet (sans vouloir être péjoratif, sincèrement). Et malheureusement, Je n'ai pas que ça à faire prendre 2 heures pour écrire 200 mots en réaction à un billet sur un blogue dans le but de plaire à une jeune étudiante/écrivaine qui se permet de passer son commentaire sur un film parce qu'elle en a vu d'autres et qu'elle a lu tant de bouquins. Faut faire preuve de jugeotte.
Si tu veux répliquer maintenant, contente-toi de reposer ta fine plume sur une idée qui va dans le sens du billet ci-haut en faisant valoir tes idées sur le film Polytechnique et non sur ma façon de m'exprimer. En te forcant moindrement maintenant, tu pourras cerner mon point sur le texte d'Habib.
Cher Tommy,
Je prendrais un temps certain pour répondre à ton commentaire élaboré, et m’expliquer quelque peu sur les commentaires que j’avais formulé suite à tes réponses à la critique de Jason.
Vois-tu Tommy, ce ne sont pas mes formations académiques ni mes expériences de travail dans le domaine de la littérature et du journalisme ni le nombre de livres que j’ai lu qui me donnent l’autorisation de faire des commentaires sur ce que tu écris à propos d’Habib. Je pourrais être Joe Random, j’aurais quand même le droit de dire que tes commentaires étaient méprisants et si mal construits que, même avec quelques minutes de défrichage d’erreurs bien pardonnables, je ne les comprenais toujours pas. J’essayais (peut-être un peu agressivement j’en conviens) de te faire comprendre que tes idées passeraient vraiment mieux si tu te donnais a peine de simplifier ton discours. La preuve étant, que quand tu t’en donnes la peine (comme dans ton deuxième commentaire si je ne m’abuse) on comprend relativement bien ce que tu veux dire.
Aussi, je répondrais à tes attaques simplement et sans rancune. Mon approche du cinéma est certainement plus cathartique que critique, et je ne connais que peu le cinéma nord-américain, mais, pour ta gouverne, j’ai étudié plus de deux ans les arts de la scène et de l’écran. J’ai aussi participé à l’élaboration de 6 courts métrages, écrit quelques scénarios dont certains furent réalisés et ai une formation d’actrice qui m’a permis d’être acceptée au conservatoire. Je m’intéresse certes moins au cinéma que dans ces années-là, mais je crois que ça me donne un droit (si tant est qu’il en faille un) à la parole quand il s’agit de commenter la réception critique d’un film comme Polytechnique. Je ne sais rien de tes connaissances sur le cinéma, mais question de niveau, je peux au moins me défendre quelque peu. Faut faire preuve de jugeote comme tu dis.
J’ai aussi un problème assez grave, qui fait que j’aime quand la forme d’un propos est en harmonie avec le fond. Je me soigne à ce sujet je te rassure. Aussi, je réitère mon précédent commentaire, c’est-à-dire que quand on s’attaque à un texte comme celui d’Habib (qui si je ne m’abuse est assez long à lire) il faut savoir de quoi on parle et comment on parle pour se faire comprendre. Les analogies, les phrases de trois kilomètres de long et les subordonnées à la pelle brouillent ton discours ce qui fait qu’on n’y comprend rien. De plus, un commentaire simple est moins long à écrire et plus efficace quand notre temps est précieux. Aussi, vois mon commentaire comme un conseil plutôt que comme une attaque, qui fut, à mon grand dam, maladroite.
Concernant Polytechnique, tes arguments ont du sens, mais passent comme ceux de Jason et ceux d’Habib à côté de ce qui me semblait crucial dans la réception critique du film. Aussi, j’aimerais bien que l’on m’explique pourquoi il est si difficile au Québec de parler de cette propension au suicide propre et beau dans nos arts d’expression, de cet art de la fuite je dirais. Sur ce j’attends la réponse de Jason, et les commentaires de Tommy.
- Pour mettre les gens en contexte, je rétorquerai au commentaire de Lucie ci-haut en sachant qu’elle a bien lu le commentaire complet que j’ai rédigé et tenté sans succès de publier. Je lui ai fait parvenir par internet. Ça m’atriste de voir que je suis incapable de le publier ici car j’aurais aimé avoir l’occasion peut-être d’échanger d’avantage à ce propos -
Bref,
Tu n’es pas obligé de prendre une tournure aussi polie avec ce ”Cher Tommy”, mais je suis content de voir que tu pèses maintenant tes mots afin que je ne les prennes pas tous croche.
Je connais mes faiblesses en écriture, sois-en consciente. C’est pourquoi je me permet d’écrire ici et là afin d’améliorer ma patte. Je suis ouvert à tout commentaires pertinents et non-agressif.
Ça nous aurait évité bien du trouble si tu t’étais contenté de me dire: que veux-tu dire exactement? Mon analogie fait du sens, quoique compliqué, et j’attendais que quelqu’un me demande de la décortiquer au besoin.
J’espérais, tel que stipulé dans mon commentaire, te voir réagir avec mon discours parce que c’est l’intérêt du thread. Bien que je ne sache pas ce que tu en penses, j’arrêterai ici.
Je ne peux publier le commentaire de Tommy dans son intégralité, il apparaît en ligne exactement comme il était apparu la première fois. Je vais voir ce que je peux faire.
Ma réponse devra attendre un peu. Au courant de cette semaine je reviendrai sur les points que vous avez soulevés.
Bonjour, je viens de suivre avec interet vos commentaires sur le film Polytechnique et sur la critique d’André Habib.
Jason, j’aimerai donner un conseil, lorsque tu écris sur une image mouvante, essaie de parler de ta confrontation. Ton écrit c’est comme Polytechnique, un Ersatz. Oui, l’écriture critique d’André Habib est très belle, sa critique est frontale, très efficace car il sait être juste. Il fait de Polytechnique l’icône d’un cinéma québécois de piètre qualité.
Je trouve étonnant que tu reprennes tout ses arguments afin de produire une sous-critique.
C’est a dire ce que dit André Habib fait l’unanimité dans le milieu intellectuel, automatiquement tu acquiesce, pire tu fais comme si tu avais ressentit les mêmes sensations au même moment.
Ton positionnement en tant que sujet, devient par conséquence très minime, et du coup, ta critique est tiède, comme le film.
Une critique de film relève avant tout, de l’expérience du spectateur.
Donc ce qui prime pour toi c’est la confrontation d’André Habib et non la tienne. Tu pourras acquérir toute l’érudition du monde que cela ne changerai rien.
Si tu ne te réfère pas un minimum à ton expérience sensitive tu produira une sous-écriture, du réchauffé enfin tu deviendra le Denis Villeneuve de la critique…
M. Brando, j’ai écrit ce texte sur Polytechnique avant d’avoir lu celui d’Habib.
Donc pour la sous-critique on repassera.