Marcus Carl Franklin, Ben Whishaw, Christian Bale, Heath Ledger, Cate Blanchett et Richard Gere se partagent Bob Dylan dans le dernier film/événement de l’américain Todd Haynes (Velvet Goldmine, Far from Heaven). Récit schizophrène en six temps, I’m Not There rejette le sempiternel biopic (Ray, Walk the Line) et adapte plutôt son sujet à une certaine vision collective et embrouillée de ce que représente Dylan. En résulte une œuvre intelligente et confondante sur l’un des plus grands artistes du vingtième siècle.
Du jeune gratteur de guitare du Minnesota au chanteur folk de Greenwich Village, du désinvolte électrique au catholique pratiquant, I’m Not There agence des bribes du mythe Dylan et crée un réseau complexe de références ne s’imposant pas comme nécessaire à la compréhension du récit, mais risquant de laisser dans l’ombre les néophytes de la vie et de l’œuvre du musicien. Pour compliquer les choses, l’enchevêtrement des multiples Dylan obscurci la saisie d’un développement narratif chronologique. Mais qui irait voir I’m Not There sans connaître un tant soit peu la vie de Zimmermann? Haynes réussit quand même à déjouer les attentes des fanatiques au savoir encyclopédique, en redirigeant l’attention sur l’évocation plutôt que sur les faits plus ou moins vérifiables.
Au-delà de l’exercice éclaté, I’m Not There est aussi un portrait de l’Amérique tumultueuse des années soixante. Parce qu’il est impossible de dissocier l’œuvre de Dylan de son époque. Même qu’une bonne partie du film est consacrée à cette césure venant graduellement séparer le chanteur de son public et de son rôle de porte-parole. Du musicien activiste jusqu’au fidèle converti, c’est tout le parcours des États-Unis pendant trois décennies qui est présenté en parallèle. À ce niveau, et pour en revenir aux abondantes références, à noter que ces dernières ne s’arrêtent pas uniquement à la vie personnelle de Dylan. D’un point de vue cinématographique, chaque bloc peut rappeler un film, un genre, un cinéaste : le Don’t Look Back de Pennebaker, document célèbre du Dylan des années soixante, 8 ½ de Fellini, l’œuvre d’Ingmar Bergman. La cinématographie de Edward Lachman à ce niveau cite habilement sans jamais singer. Finalement, afin de ne pas gâcher les surprises, il suffit de dire que les acteurs crèvent tous – parfois littéralement – l’écran.
Bob Dylan serait-il un produit brut de l’Amérique? Hayne offre une réponse en kaléidoscope, où l’homme derrière l’artiste se démultiplie pour s’adapter à notre inconscient collectif, avant d’immédiatement se dissiper sous nos yeux. On sort de la salle de cinéma sans vraiment en savoir plus, tout en étant convaincu que le film n’aurait pu être plus vrai.